Oui, beaucoup d'animaux sauvages ont peur des humains, souvent davantage que de leurs prédateurs naturels. Une expérience publiée en 2023 dans la revue Current Biology l'a montré dans le Grand Kruger, en Afrique du Sud : face à des voix humaines diffusées près de points d'eau, les animaux fuyaient deux fois plus souvent et quittaient les lieux 40 % plus vite que face à des grognements de lion.
Et les lions ? On les imagine sans crainte, mais des suivis par colliers GPS montrent qu'ils évitent les humains quand ils le peuvent. Cet article réunit ce que l'on sait, étude par étude : ce qui est établi, ce qui reste discuté, et ce que cela change pour les lions et pour ceux qui veulent les observer.
L'essentiel en 30 secondes
- Dans une expérience de 2023 menée dans le Grand Kruger, 18 des 19 espèces ou groupes d'espèces testés ont davantage fui les voix humaines que les grognements de lion.
- Au total, les animaux se sont enfuis deux fois plus souvent et ont quitté le point d'eau 40 % plus vite après avoir entendu des humains qu'après avoir entendu des lions.
- Les lions eux-mêmes n'ont jamais fui lors de ces tests, mais des études par colliers GPS montrent qu'ils évitent les zones habitées aux heures où les gens sont actifs.
- Pour un lion, le danger le plus répandu vient des humains : tueries en représailles après des attaques sur le bétail et recul des proies (analyse de 2020).
- Pour observer sans effrayer : rester dans le véhicule, à distance, et ne jamais approcher un animal sauvage.
Les animaux sauvages ont-ils vraiment peur des humains ?
Très souvent, oui. Les chercheurs parlent de « paysage de la peur » : le risque d'être tué n'est pas le même partout ni à toute heure, et les animaux ajustent leurs déplacements, leur façon de manger et leurs heures d'activité en fonction de ce risque. On a longtemps étudié la peur inspirée par les grands prédateurs, comme le lion. Une idée plus récente est que l'humain serait, pour la faune, le prédateur le plus redoutable. Selon une analyse mondiale publiée dans la revue Science en 2015 (Darimont et ses collègues), les humains tuent les grands carnivores terrestres, dont les lions, les loups et les ours, à un rythme environ neuf fois supérieur à celui auquel ces carnivores se tuent entre eux.
Des expériences par haut-parleurs ont testé cette idée. Le principe est simple : diffuser le son d'un prédateur ou d'un humain près des animaux, puis mesurer leur réaction. Le tableau en résume deux.
| Étude | Où et quand | Résultat |
|---|---|---|
| Clinchy et ses collègues (2016) | Blaireaux d'Europe, dans un bois près d'Oxford (Royaume-Uni) | Des sons de chiens, d'ours, de loups ou de voix humaines étaient diffusés près de seaux remplis d'arachides. Les voix humaines ont le plus freiné l'alimentation des blaireaux ; les chiens et les ours avaient bien moins d'effet, les loups aucun. |
| Zanette et ses collègues (2023) | Grand Kruger (Afrique du Sud), en saison sèche | Voix humaines, lions, chiens et coups de feu, ou chants d'oiseaux, diffusés à 21 points d'eau. Les animaux ont fui deux fois plus souvent et quitté les lieux 40 % plus vite face aux humains qu'aux lions. |
Les auteurs de l'étude de 2023 rappellent que des expériences du même type, menées sur cinq continents, ont donné le même résultat pour les pumas, plusieurs espèces de cerfs, les kangourous et les sangliers. Le puma, que l'on appelle aussi lion des montagnes, fait partie de ces espèces.
Que montre l'expérience menée dans le Grand Kruger ?
L'expérience du Grand Kruger a testé les réactions d'une grande partie des herbivores et des carnivores du parc, de l'éléphant aux petits carnivores. Voici comment elle s'est déroulée.

- Lieu et durée : 21 points d'eau du Grand Kruger, pendant six semaines de la saison sèche (de juin à août).
- Matériel : des systèmes automatiques de caméra et de haut-parleur, qui fonctionnaient jour et nuit sans aucune présence humaine.
- Sons diffusés : des conversations calmes d'hommes et de femmes en langues locales (tsonga, sotho du Nord, afrikaans, anglais), des grognements de lions, des aboiements de chiens et des coups de feu, et des chants d'oiseaux comme témoin, tous au même volume.
- Données : 4 238 « passages » d'animaux indépendants, parmi 26 espèces filmées, dont 19 espèces ou groupes d'espèces analysés en détail.
| Son diffusé | Réaction des animaux |
|---|---|
| Voix humaines | La plus forte : fuites deux fois plus fréquentes que face aux lions |
| Grognements de lions | Une vraie peur, nettement plus forte que face aux chants d'oiseaux |
| Chiens et coups de feu | Réaction comparable ou plus faible que face aux lions |
| Chants d'oiseaux (témoin) | La plus faible |
Sur les 19 espèces ou groupes d'espèces analysés, 18 ont davantage fui ou quitté le point d'eau plus vite devant les voix humaines que devant les lions. L'écart est net pour la girafe, le léopard, la hyène, le zèbre, le koudou, le phacochère et l'impala (fuites plus fréquentes), et pour le rhinocéros et l'éléphant (départ plus rapide). Les éléphants ont même parfois chargé le haut-parleur qui diffusait des lions, mais jamais celui qui diffusait des humains : face aux humains, ils ont préféré quitter les lieux.
Cette étude a des limites. Elle a eu lieu en saison sèche, autour de points d'eau seulement, et elle mesure des réactions de court terme : fuir ou partir. Les auteurs précisent que les conséquences écologiques de cette peur sont attendues d'après d'autres recherches, mais qu'elles n'ont pas été mesurées ici.
Les lions ont-ils peur des humains ?
Dans l'expérience du Kruger, les lions n'ont jamais fui, ni devant les grognements de lions, ni devant les voix humaines : les auteurs le précisent. Ce test ne dit donc rien de la façon dont les lions eux-mêmes perçoivent les humains. D'autres travaux, réalisés avec des colliers GPS, montrent en revanche qu'ils gèrent le risque.

Le plus cité est celui de Marion Valeix, Graham Hemson, Andrew Loveridge, Gus Mills et David Macdonald, publié en 2012 dans le Journal of Applied Ecology. Il porte sur les lions du parc national de Makgadikgadi Pans, au Botswana, entouré de terres où paissent des troupeaux de bovins. Des zèbres de Burchell et des gnous bleus y migrent au fil des saisons. Quand ces proies sauvages sont rares, la plupart des lions suivis ne partent pas avec elles : ils restent près des limites du parc et se tournent vers le bétail.
Mais ils prennent des précautions. Les lions évitent en général les abords immédiats des postes d'élevage, ces campements où l'on garde les troupeaux. Quand ils y entrent, ils y passent peu de temps, évitent les heures où les gens sont le plus actifs et traversent les lieux rapidement. Les chercheurs en concluent que le risque de conflit avec les humains pèse lourd dans les choix des lions autour du parc.
La presse de 2012 a résumé l'étude en disant que les lions vivent dans une peur constante. Le mot « constante » est une image : l'étude décrit plutôt un arbitrage entre l'intérêt de tuer du bétail et le risque d'être tué en retour. L'un des auteurs, Graham Hemson, a aussi rapporté que de la grenaille de plomb avait été retirée du corps d'un lion suivi et qu'un autre avait été paralysé par une balle. Selon lui, cette méfiance ne serait pas innée : des lionceaux curieux suivaient son véhicule, l'entouraient et mordillaient le pare-chocs, et ils apprendraient à craindre les humains auprès de leur mère et des autres lionnes. Ce sont des propos rapportés par la presse, pas un résultat mesuré.
Quelle est la plus grande peur du lion ?
Pour un lion adulte, le danger le plus sérieux vient des humains. Une analyse publiée en 2020 dans la revue Oryx a comparé des données de populations de lions de 2005 et de 2018 et classé onze menaces. Deux d'entre elles touchent presque autant la plupart des populations et la plupart des lions : les tueries en représailles après des attaques sur le bétail, et la raréfaction des proies due au braconnage pour la viande de brousse. Les auteurs précisent que leurs données ne permettent pas de dire quelle menace fait baisser les effectifs le plus vite.
Le lion est classé « vulnérable » par l'UICN. Pour la situation de l'espèce, voir notre article sur l'extinction du lion. Les auteurs de l'étude du Kruger rappellent aussi que la raréfaction des proies, causée par les humains, a contribué au déclin des lions. Les attaques de lions sur des personnes existent aussi : voir notre article sur les attaques de lion de l'histoire. La chasse au lion est un autre sujet, traité dans notre article sur la chasse au lion africain.
Entre eux, les lions ont aussi de quoi se méfier : les mâles rivaux se battent, et quand une coalition prend le contrôle d'une troupe, les petits qui ne sont pas les siens risquent de ne pas survivre.
Quelles conséquences cette peur a-t-elle sur la nature ?
La peur n'est pas qu'un sentiment : elle change le comportement des animaux, et donc la nature autour d'eux. Les auteurs de l'étude du Kruger rappellent que plusieurs expériences ont montré que la peur seule peut freiner la croissance d'une population de proies et provoquer des « cascades » le long de la chaîne alimentaire. Des expériences où l'on diffuse simplement des voix humaines ont aussi provoqué de telles cascades, des carnivores aux herbivores et des rongeurs aux plantes.
Les auteurs de l'étude du Kruger y voient un enjeu pour le tourisme animalier : si les animaux ne distinguent pas un visiteur paisible d'un chasseur, même des touristes pourraient les effrayer. Demander aux visiteurs de se taire ne règle pas tout, car la présence d'un prédateur à proximité fait peur, qu'on l'entende, qu'on le voie ou qu'on le sente.
Ils voient aussi une piste de protection : diffuser des voix humaines peut éloigner des animaux d'une zone pendant plusieurs semaines. Cette idée est étudiée pour tenir des rhinocéros à l'écart des zones où le braconnage les menace le plus.
Comment observer des animaux sauvages sans les effrayer ?
Un animal qui ne fuit pas n'est pas forcément à l'aise. Les auteurs de l'étude de 2023 rappellent que des animaux d'apparence habituée peuvent vivre près des humains pour profiter de ressources (déchets, bétail, cultures), malgré leur peur. Habituer des animaux à la présence humaine est possible, comme pour les gorilles du tourisme, mais cela peut prendre des années.
Le bon réflexe
Suivez les consignes de votre guide, restez dans le véhicule, gardez vos distances et ne nourrissez jamais un animal sauvage. Ne cherchez jamais à approcher un lion, même s'il paraît calme ou endormi : un animal sauvage reste imprévisible.
Pour savoir où vivent les lions et comment les observer au mieux, lisez notre article sur l'habitat du lion. Et pour faire découvrir le lion aux plus jeunes sans le déranger, retrouvez notre collection de peluches lion.
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Questions fréquentes
Comment appelle-t-on la peur des animaux ?
On parle de zoophobie pour une peur intense des animaux en général, et chaque animal a son nom : arachnophobie pour les araignées, ophidiophobie pour les serpents, cynophobie pour les chiens. Ici, c'est l'inverse : il s'agit de la peur que les humains inspirent aux animaux. Si votre propre peur vous gêne au quotidien, parlez-en à un médecin ou à un psychologue.
Quel est l'animal le plus peureux ?
Il n'y a pas de classement général. Dans l'expérience du Kruger, le phacochère était l'espèce qui s'enfuyait le plus souvent (61 % des cas en moyenne, tous sons confondus). À l'autre bout, le buffle, le céphalophe, l'éléphant, l'hippopotame, le lycaon et le lion s'enfuyaient rarement (14 % en moyenne). Ces chiffres valent pour des animaux filmés à des points d'eau, en saison sèche.
Pourquoi les animaux sauvages fuient-ils l'odeur humaine ?
Les animaux repèrent un prédateur proche par l'ouïe, la vue ou l'odorat. L'expérience du Kruger n'a testé que la voix, et c'est elle qui a provoqué la réaction la plus forte, plus que les aboiements de chiens ou les coups de feu. Les chercheurs y voient le signe que les animaux reconnaissent l'humain lui-même comme le danger.
Les animaux finissent-ils par s'habituer aux humains ?
Oui, mais lentement, et cela ne veut pas dire qu'ils n'ont plus peur. Des animaux qui paraissent habitués vivent souvent près de nous pour profiter de ressources comme les déchets, le bétail ou les cultures. L'habituation de gorilles au tourisme, par exemple, a pris des années.
Comment limiter les conflits entre éleveurs et lions ?
Les auteurs de l'étude de 2012 au Botswana recommandent de réduire le nombre de bêtes laissées sans surveillance la nuit et d'améliorer l'élevage, par exemple avec des enclos de protection utilisés plus systématiquement. Ils proposent aussi des incitations financières pour les éleveurs qui améliorent leurs pratiques et acceptent la présence des lions.
Nos sources
- Zanette, L. Y. et al. (2023), Fear of the human « super predator » pervades the South African savanna, Current Biology 33 : 4689-4696
- Clinchy, M. et al. (2016), Fear of the human « super predator » far exceeds the fear of large carnivores in a model mesocarnivore, Behavioral Ecology 27(6) : 1826-1832
- Valeix, M., Hemson, G., Loveridge, A. J., Mills, G. et Macdonald, D. W. (2012), Behavioural adjustments of a large carnivore to access secondary prey in a human-dominated landscape, Journal of Applied Ecology 49(1) : 73-81
- Bauer, H. et al. (2022, en ligne en 2020), Threat analysis for more effective lion conservation, Oryx 56(1) : 108-115
- Darimont, C. T., Fox, C. H., Bryan, H. M. et Reimchen, T. E. (2015), The unique ecology of human predators, Science 349 : 858-860 (DOI 10.1126/science.aac4249)




